La lettre de Polak
Le Quartier Général de mission était un endroit situé au milieu d'une bande de sable pour des raisons que j'ignore, pourquoi le Mastrego Cthrag Yaska en avait-il décidé ainsi, alors que tout autour s'étendait de la verte prairie, particularité agréable de cette région.On pouvait y voir siéger une grande tente ornée d'un symbole médical, nous y entrâmes afin de saluer le personnel, un médecin s'y ennuyait ferme et les blessés n'étaient pas au rendez-vous. Mon mari était à la recherche d'un responsable pour lui annoncer les évènements précédents, soit un petit tas de mauvaises nouvelles. Ce responsable faisait évidemment défaut, il ne semblait pas vraiment exister dans le campement ; en effet devant le retard du convoi de l'arrière garde, la troupe Lunmors avait décidé de mobiliser l'ensemble des soldats disponibles pour explorer les environs afin de remplir les objectifs de recherche.
Tristan se montra plutôt satisfait de ce qui me semblait être un inconvénient, nous nous éloignâmes dans un endroit calme à l'abris de toute oreille indiscrète, et il me dicta un message à l'intention du Mastrego, message que j'ai recopié ci-dessous :
« Cher Mastrego du Takhment Yaska,
L'arrière garde de votre détachement a été anéantie par les Enkis, ils nous ont suivi et sont parfaitement au courant de votre mission, si vous n'avez pas parlé de vos objectifs à mon Mastro Karief Terglag, nos ennemis ne devraient pas en avoir les informations. En effet le chef de convoi de l'arrière garde a fait preuve de traîtrise envers notre peuple.
Merci de votre confiance,
Polak Terglag. »
Pourquoi mentir sur l'identité du messager demandais-je? Ce à quoi mon homme répondit avec un air fier, en ouvrant ce grand sac, qu'il s'était échiné à transporter depuis que nous avions quitté le lieu du carnage. Dedans, le corps d'un membre du clan Terglag répondant au nom de Polak selon le bracelet de reconnaissance militaire accroché à son avant bras droit. Je reconnu alors l'impact des balles Kraken qui avait mis fin au souffle de ce Lunmors que mon mari avait fusillé, un soldat d'un clan qui ne possédais pas la technologie du clonage. Un homme qui avait été par deux fois, dans la même journée, au mauvais endroit, au mauvais moment, avec de mauvaises personnes.
Alors que mes yeux devenaient humides, Tristan déclara « c'est lui qui a écrit cette lettre, pas moi », phrase à laquelle il ajouta un petit clin d'oeil. Je fondais alors en larmes et m'éloignais quelque peu, mon émotivité me jouait des tours.
Quelques minutes s'écoulèrent, j'étais recroquevillée sur moi même derrière une petite dune de sable, mes yeux étaient fermés, un bras s'enroula autour de moi, suivi d'une petite voix, « désolé ». Je lui pardonnais son manque de délicatesse, mais je restais en colère à l'intérieur de moi. J'étais faible, je ne supportais pas la vue d'un corps sans vie, de cette injustice qui avait été commise et que d'une manière, j'étais complice de cette éxécution.
Mais je savais au fond de moi, que je devais renouveler ma confiance encore et encore en mon mari quoiqu'il arrive. Il avait toujours pris soin de moi et m'avait toujours sorti de bien des situations difficiles, il faisait au mieux même si les méthodes employées pouvaient me bouleverser.
Il s'empara de la lettre et m'informa qu'il fallait d'abord se débarrasser du corps, mais nous devions l'emmener à un endroit où des combats auraient pu se produire. Pour trouver le lieu adéquat, nous devions nous rendre au Focal Yaska, indiqué par une petite pancarte plantée à même le sol près de l'hôpital de campagne.
Le chemin à parcourir n'était pas bien long, mais suffisant pour me remettre de mes émotions. En arrivant, je découvris un focal pas très ésthétique, mais plutôt spacieux. Le Takhment Yaska avait de grandes possessions et semblait plutôt bien avancé technologiquement par rapport aux autres clans Lunmors.
Nous n'eûmes aucun problème pour obtenir une carte de la région, sur laquelle on pouvait voir qu'une barrière rocheuse se dressait entre nous et les différentes factions ennemies repérées par nos éclaireurs. Mais aucune autre information annexe n'était donnée. Nous allions devoir avancer en territoire hostile et donc, redoubler de prudence. Tristan, le sac de mission arnaché sur son dos, Hunter accroché à la ceinture et Cancer aux poings, donna l'ordre de départ. Après une heure de marche nous arrivâmes au pied de ces falaises infranchissables que nous longeâmes quelques temps avant d'aperçevoir l'entrée d'une grotte.
Nous y sommes entrés à pas de loup pour tomber nez à nez sur l'un de ces soldats débarqués recemment sur notre planète, il semblait paniqué, comme piégé. Nous avons tiré deux rafales, puis nous sommes ressortis à la hâte. Accroupi derrière l'entrée, Tristan me chuchota : « il est seul, un allié le coince de l'autre côté ».
Au signal, nous pénétrâmes ensemble et fîmes feu dans un bruit assourdissant, la cible s'effondra sur le sol, le corps restait inerte, mais chose surprenante, une sorte de puce émetait un appel magnétique. L'émission ne dura cependant que quelques secondes.
Après un salut rapide au soldat Lunmors nous nous engouffrâmes dans la grotte, désormais certains qu'il y'avait un passage sous-terrain traversant cette montagne.
Au beau milieu de la grotte, j'entendis des pas, deux soldats Enkis se promenaient tranquillement avec des lance-roquettes. Etaient-ils perdus? Ou plutôt désiraient-ils faire écrouler le passage, afin de confiner leurs ennemis de l'autre côté de la barrière rocheuse. Toujours est-il que nous eûmes tout notre temps pour viser là où leur armure faisait défaut.
Ils tombèrent au sol dans une harmonie parfaite, leur mission serait ajournée, la nôtre était plus mouvementée que prévu.
Une pointe de lumière fit son apparition vers l'est, nous avions atteint le bout du tunnel, mais déjà des crépitements d'armes en tout genre se faisaient entendre, la prairie qui s'étalait devant nous était la scène d'une guérilla désorganisée.
Tristant jugea bon de donner un coup de main à nos partenaires de combat « afin de remettre un peu d'ordre dans tout ça ». C'est ainsi que nos ennemis finirent par sonner la retraite, abandonnant la zone sans demander leurs restes.
Je levais alors les yeux pour aperçevoir un étrange mécanisme qui avec un système ingénieux transportait des soldats dans une petite cage métalique d'un côté à l'autre de la falaise, il était très surveillé et semblait être la cible des précédentes attaques. Cependant mes réflexions furent coupées court par des impacts sur mon gilet pare-balle, j'en eus le souffle coupé.
L'attitude de mon mari changea brusquement, il devint rouge de colère et commença à courir dans la direction de mes agresseurs tout en tirant des rafales avec son Cancer, je compris qu'il fallait lui emboîter le pas si je ne voulais pas le perdre de vue.
Une longue traque de quelques jours commença alors, Tristan arrivait à pister sa proie et bientôt les vauriens se rendant compte que quelque chose ne tournait pas rond décidèrent de faire volte-face.
Mais nous avions un bel avantage, ils possédaient d'épaisses armures et n'avaient pas cru bon de s'en débarrasser, aussi malgré qu'ils soient allongés dans la prairie, la masse de leur accoutrement était quelque peu visible à travers les hautes herbes. Nous attendîmes alors tranquillement qu'ils croient le danger passé, allongés à plat ventre, les viseurs verrouillés sur ce petit bout de métal qui serait fatidique à l'un d'entre eux.
Après quelques heures de planque, un des ennemis se mit à courir vers le sud, j'allais ajuster mon tir sur l'inconscient, mais une main ramena mon viseur sur le premier objectif. Pour mon mentor et mari, il s'agissait d'une diversion, en effet quelques minutes plus tard, le soldat désormais à découvert fit un petit signe de la main à notre cible. Celui-ci se leva doucement, avant de retomber lourdement quelques secondes plus tard, nous avions bien fait d'être patients.
Cependant, lorsque nous voulûmes changer d'objectif, ce dernier avait disparu. « Un seul suffira », se contenta de marmonner Tristan dont la noirceur et la colère avaient fini par redescendre.
Nous installâmes alors un campement de fortune pour nous octroyer une nuit de sommeil, je m'endormis confortablement installée dans ses bras, mais lui ne dormirait que d'un oeil.
Un petit insecte volant se posa sur ma joue au réveil, nous mangeâmes notre ration matinale afin de reprendre des forces, puis nous repartîmes vers la zone montagneuse qui se trouvait au sud de notre position.
Le trajet n'eut pas d'encombres, nous trouvâmes un lieu adéquat pour déposer le corps de ce brave Polak, je le laissais s'en occuper en m'éloignant. Mais alors que Tristan l'installait tranquillement en sifflotant, j'entendis quelques défraglations, puis un silence, plus de sifflotement.
Prudemment je me dirigeais alors pour découvrir, Tristan étendu dos au sol, m'effondrant en sanglots j'aperçu ensuite le sang qui s'écoulait lentement le long de son corps. J'arrachais alors les vêtements et le gilet pare-balle afin de stopper l'hémoragie avec les compresses de ma malette médicale.
Regardant l'indication cardiaque inexistante sur son bracelet magnétique, je pratiquais, déséspérée, une stimulation éléctrique tout en lui insoufflant de l'air dans les poumons ; et au bout d'un temps qui me sembla durer une éternité, une grande inspiration jailli de son thorax, je l'avais sauvé. Il était dans un état second, ses yeux divaguaient, il fit quelques pertes de connaissance, puis son état se stabilisa. Il nous fallait quitter la zone au plus vite, car celle-ci n'était pas sûre, je fis tout mon possible pour l'aider à marcher tout en surveillant nos arrières. Les premières heures furent très intenses, mais nous évitâmes toutes les patrouilles hostiles environnantes.
Malgré la dureté de la situation, je tins bon, j'avais de quoi être satisfaite de ma maîtrise de moi, j'avais su me montrer pour une fois à la hauteur dans une circonstance, qui, pourtant m'effraye encore aujourd'hui, je crois que je ne m'étais pas rendu compte que l'âme de Tristan, s'était, l'espace d'un moment, détachée de son corps et qu'elle ne serait peut-être jamais revenue.
Nous rentrâmes au plus vite afin de faire un suivi médical complet, mon blessé était régulièrement pris de nausées et de vomissements. Je rentrais par le transport mécanique appelé « téléphérique ». De là un véhicule nous emmena au focal Yaska, où Tristan me demanda de déposer discrètement le manuscrit. Puis le blindé nous déposa à l'hopital militaire où nous restâmes pour une surveillance d'une semaine où le docteur nous documenta sur la technologie du clonage tout en nous proposant de nous inclure dans le programme pour les situations difficiles à venir.
Il semblait d'ailleurs très surpris que nous n'avions pas été préparé à ce programme de survie comme l'ensemble du Takhment Levart. Pour toute explication il eut cette phrase prononcée par mon mari sur son lit : « je ne désirais pas être l'esclave d'une technologie ni vivre éternellement, mais suite aux évènements, je changerais peut-être d'avis ».
Il sourit et s'endormit, la mission avait été remplie.
Ma Guerre, Chapître 2, F.B.