i-tac

Récit du massacre de l'arrière garde.

Quand nous arrivâmes au Quartier Général de mission, le lieu était presque désert.
Nous avions pris quelques semaines de retard sur le plus gros des troupes, d'une part nous faisions parti de l'arrière garde du détachement du Mastrego Yaska, et d'autre part il nous est arrivé quelques ennuis en cours de route.

Le convoi où nous étions progressait assez lentement, et c'est vers le milieu du voyage que les ennuis commencèrent. Tout d'abord les traces laissées par l'armée Lunmors s'effaçaient peu à peu, le temps faisant son oeuvre, mais elles disparurent complètement peu après, si bien que malgré les instructions des cartes en possession de l'Etat-Major de notre groupement, le doute sur le chemin à suivre s'installait dans les esprits.

Puis dans les jours qui suivirent, des incidents plus génants survinrent : des rochers en apparûrent sur la voie, probablement dûs à des éboulements selon le chef de convoi, le Mastro Karief Terglag du Takhment du même nom. Les « éboulements » se firent plus réguliers que prévu, l'explication donnée fut que la région était une zone sysmique active. Mais en regardant les yeux de mon mari, je persevais une légère inquiétude, une impression qui se changea en un regard vide et fixé sur l'horizon, attitude qu'il prend quand il réfléchit à un maximum d'évènements envisageables afin d'avoir une réaction appropriée quand ils se réalisent le temps venu.

Cependant le chef du Takhment Terglag faisait de son mieux pour rassurer les soldats, en justifiant chacun des petits soucis, qui s'ajoutaient sans discontinuer à la liste des incidents. Le convoi décida plus tard de faire halte imprévue devant un obstacle bien plus gros que les précédents. En effet il fallait sortir les marcheurs de combat pour enlever d'énormes rochers barrant la route. Une patrouille Levart descendit des véhicules et s'en alla faire un rapport sur l'état du chemin un peu plus loin, et ce malgré les découragements et le désaccord de ce cher Karief qui jugeait tout homme utile pour déblayer l'amas de pierres.

Ils revinrent assez rapidement, rappelés par leur conscience probablement, pour terminer le nettoyage de l'obstacle. Ils avaient néanmoins de bonnes nouvelles, un passage sans encombre pendant quelques kilomètres. Le visage du chef de convoi repris alors l'assurance et le sourire qu'il avait perdu pendant l'escapade de ces éclaireurs. Celui de Tristan, lui n'avait pas changé. Le bilan n'était pas tellement positif, une journée de retard en plus et la plupart des marcheurs de combat à réparer, car bien détériorés pendant leur utilisation inhabituelle.
Le convoi reparti le lendemain matin aux aurores, et après quelques heures de route un mur de roches, de terre et de cailloux provoqué par un autre éboulement un peu plus frais que les autres se dressa devant nous.

Tristan se leva, me regarda dans les yeux, puis me pris la main. Je savais que je devrais le suivre et faire ce qu'il me demandait. Nous descendîmes alors discrètement du blindé pour nous cacher dans le fossé. Une fois l'attroupement créé par le Mastro Karief, je suivi mon mari le long des pentes rocailleuses jusqu'à la crète, où nous nous posâmes en observation, puis j'aperçu une fumée poussiéreuse sur les pas du convois, j'allais me lever pour les avertir en criant mais je fus ramenée au sol avec force, un doigt sur la bouche.

Puis les évènements se bousculèrent, une cinquantaine de soldats Enkis firent leur apparition sur le sommet de l'éboulement armes aux poings, sommant la reddition. Pour réponse, ils n'eurent qu'une fuite vers les blindés de l'ensemble de la soixantaine de Lunmors de l'arrière-garde. Derrière, le nuage de poussière se rapprochait à vive allure.

Les tirs de lance-roquette ciblés sur les camions d'armes et de munitions empéchêrent la plupart de nos soldats de s'équiper. Enfin la poussière laissa place à tout un Dek de marcheurs mobiles Enkis, ainsi qu'une quarantaine de soldats lourdement équipés.
Pointant du doigt un homme au loin, tristant déclara « Signifier », l'individu leva sa main, les mitrailleuses se mirent en route, je me baissais ne supportant pas la vue de ce massacre. Peu à peu cris et coups de feu cessèrent, ils laissèrent place à une marche bruyante disparaissant dans l'horizon, enfin le silence revînt. Tristan qui avait contemplé l'anéantissement de l'arrière garde du peuple Lunmors me pris alors dans ses bras et calma mes sanglots.

Nous redescendîmes alors sur le lieu du carnage. Les deux Kvindeks Enkis n'avaient laissé aucun survivant, mais seul un cadavre intéressait mon mari, un cadavre qu'il n'arrivait pas à trouver, car le Mastro Karief Terglag n'avait rien d'un macchabé. M'éloignant en des lieux plus amicaux, je réfléchis alors un peu et décida d'en faire part à Tristan, qui, lui, restait prostré au milieu d'un bain de sang.
Avec un ton solennel je déclamais qu'étant un membre de l'Admondo Lunmors, les Enkis avaient sûrement fait prisonnier Karief pour lui faire avouer des informations capitales qu'il possédait sur le détachement commandé par le Mastrego Cthrag Yaska, faute de quoi leur armée serait en très mauvaise posture face aux nôtres.
Je levais alors les yeux et vis son air hébété, comme désillusionné sur mon intelligence ou par ce que je venais de dire, mon enthousiasme quand à ma pseudo-découverte sur les plans ennemis, disparu complètement.
Il me fit alors asseoir jugeant bon que je devais connaître son point de vue sur les évènements.
Je retranscris ici ses paroles :

« Ma femme, je pense que ta confiance est irraisonnée envers les gens de notre peuple Lunmors, que nous considérons comme notre peuple juste pour ne pas nous entretuer entre nos différents Takhment pour un territoire ou des ressources. Aussi si nous ne prenons pas la peine de réfléchir sur les directives données par des supérieurs hiérarchiques bien souvent illégitimes et incompétents, nous continuerons à être surpris des évènements qui surviennent sans pouvoir agir.
Le Prophète est devenu un produit de conduite des masses, il est mort mais certaines personnes veulent faire croire qu'ils ont reçu l'héritage de sa volonté. Ce peuple a quitté un monde qui le privait de sa liberté, et inévitablement un monde de la même ampleur tentera de se reconstruire petit à petit à l'endroit même où la liberté a revu le jour.
L'Homme finira par servir ses intérêts personnels et s'accrochera au pouvoir, quitte à renier tout ce qu'il a voulu promouvoir pour les autres.
Aussi j'ai voulu te protéger de ce qui allait se passer en quittant le convoi avant qu'il ne soit trop tard, je sers mes intérêts personnels et non ceux d'une communauté dont je ne connais que la façade. »

Il marqua une pause, j'étais conquise par tout ce qu'il me disait, comme habituellement, sauf qu'ici le discours était plus sombre. Puis il reprit en ces termes :

« Notre vitesse a été ralentie sans aucune information par le chef du convoi, cela ne m'avait pas frappé plus que ça. Puis quand vînt le premier éboulement, j'en fus très étonné, il ne bloquait qu'une partie du chemin, on aurait très bien pu l'éviter en faisant attention, mais non, il fallait qu'on perde encore du précieux temps. L'augmentation régulière des incidents me fit penser qu'ils n'étaient pas le fruit d'un hasard climatique ou d'une activité sysmique, le gros des troupes aurait laissé quelques informateurs sur le chemin pour nous prévenir. De même l'armée principale a dû s'inquiéter de notre inactivisme au niveau des contacts radios, contrôlés par notre chef de convoi. Un soucis technique étant possible ils ont dû envoyer des éclaireurs qui sont alors tombés sur un Kvindek Enkis spécialisé dans la guérilla et surentraîné.
Puis la mise hors d'usage des marcheurs de combat et l'hostilité de Karief à la reconnaissance des alentours, qui est pourtant naturelle dans des conditions telles que celle là, a bien montré que quelque chose ne tournait pas rond.
Quand j'ai aperçu le terminus, je n'ai pas souhaité être l'un de ces corps inertes et déchiquetés.
Je n'ai pas non plus souhaité avertir les autres, ils ont les leaders qu'ils méritent. Cependant, c'était surtout bien trop risqué. Ils s'en seraient tout de suite aller courrir dans les jambes de ce Mastro corrompu du Takhment Terglag et on aurait probablement pris le mauvais rôle aux yeux de tous, à savoir le sien, celui du traître. »

Reprenant son souffle, il me sourit et continua ainsi :

« Donc, les Enkis ne lui feront rien avouer du tout, ils sont au courant de bien des choses depuis le début, et je ne pense pas qu'ils mobiliseraient deux Kvindeks d'élite pour récupérer des informations sur un petit Mastrego d'éclairage. Certes, c'est dans le domaine du possible, mais il vaut mieux penser que nos ennemis sont plus malins et que ce Karief Terglag possède des informations plus intéressantes d'où il vient, soit sur le développement de Focal Alpha. Ils ont dû lui proposer une offre qu'il ne voulait pas refuser. Et qui sait combien de Mastro Karief Terglag s'installent tranquillement dans les focals.»

Il termina en se relevant et en me tendant la main; j'ai confiance dans sa vérité, j'ai fait ce choix il y'a quelques années déjà; je l'ai saisi.

Alors que nous ramassions armes et munitions en état afin de repartir équipés, un Terglag, l'uniforme arraché, fit son apparition un peu plus loin de par là où était reparti le détachement Enkis. Ils avaient dû l'emmener pour le relâcher ensuite afin de laisser une trace de ce massacre pour le peuple Lunmors.
Il s'exclama à bout de souffle que les Enkis avaient capturé son Mastro, qu'il fallait faire quelque chose, qu'il avait des informations à transmettre, puis une rafale de Cancer mis fin à ses élucubrations, il tomba le regard vide.

La bouche de Tristan murmura : « Il ne nous aurait pas cru... »


Ma Guerre, Chapître 1, F.B.

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