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Premier sang

C’est une bien belle journée pour tuer, pensa en souriant Ephrael Stern.

Elle jeta un regard sur ses frères d’armes composant les troupes pour cette mission. Ils étaient une trentaine, tous lourdement armés, et progressaient à allure rapide. Une bonne ambiance animait les rangs : les guerriers chantaient et sifflaient joyeusement en attendant le carnage, bien que ces obtus de Thanors restaient aussi impassibles que silencieux, comme à leur habitude. Ils étaient incapables de voir le côté ludique de leur mission de purification. Leur objectif était un misérable amas de tôles, de planches et de torchis que des terriens devaient appeler leurs foyers. Ces infâmes fils de Gaïa ignoraient qu’il serait bientôt leur tombe. Stern était également de bonne humeur car c’était sa première mission, son baptême du feu, son premier sang. Et cela réjouissait la furie.

Enfin, ils arrivèrent. Devant la troupe se dressait un amas immonde de pierre, de tôle et de bois : des habitations terriennes. Le sang courut brutalement dans les veines d’Ephrael et ses tempes se mirent à battre comme des tambours de guerre. Elle fut prise d’un léger vertige. Les Thanors ouvraient la marche. Ils entrèrent les premiers dans le village, suivis des autres Seln’as. Personne. Aucune âme qui vive. Pourtant, de nombreuses traces d’existences étaient visibles. Divers objets, inconnus de la guerrière : des ballons, des jouets, semblaient avoir été laissés tomber à la hâte. Une fois qu’ils furent sur la place centrale, le chef du groupe de combat, un Thanor, fit signe de s’arrêter. Chacun se tenait prêt, l’arme au poing. L’attente dura plusieurs minutes. Une éternité. Les Némésiens, et Ephrael en particulier, avaient du mal à rester en place.

« Mais qu’est-ce qu’il attend, par tous les dieux ? » Jura Ephrael entre ses dents. « Attendre, attendre, toujours attendre. »

Chaque seconde qui s’écoulait à ne rien faire lui semblait perdue. Chacun de ses muscles, tendus à l’extrême, n’attendaient, eux, qu’une seule chose : le combat. Soudain, les sens en alerte de la Némésienne entendirent un bruit, rappelant un sanglot qu’on étouffe, provenant d’une porte sur sa gauche. Ce fut le déclic. Ses nerfs lâchèrent brutalement et, sans attendre un instant de plus ni en avoir reçu l’ordre, elle s’élança puis défonça la porte d’un coup de pied botté de métal.

Et là, ce fut le choc. Elle s’attendait à trouver des hommes en arme prêts à se battre, mais elle se retrouva face à une vingtaine d’individus : des femmes et des enfants. Elle resta tétanisée, incapable de faire le moindre mouvement, ni même de penser. Puis, dans une scène qui sembla irréelle, un enfant, un jeune garçon aux yeux bleus, limpides, serrant sa mère contre lui, leva un bras. Un coup de feu retentit, brisant le silence. Ephrael eut la tête projetée en arrière alors que la balle ricocha sur son casque, puis se sentit lentement tomber en arrière. Avant même qu’elle ne touche le sol, femmes et enfants se jetèrent dans sa direction avec un hurlement inarticulé mêlant peur et colère. Derrière la guerrière, le hurlement de rage des Némésiens répondit à celui des femmes, et ils se précipitèrent à leur rencontre.

« Tue ! Mutile ! Brûle ! »

Dans un fracas assourdissant, les deux groupes se heurtèrent, tandis qu’Ephrael Stern s’écrasait lourdement au sol, complètement abasourdie. Le rugissement des armes explosa, plongeant Stern au cœur une véritable tempête de feu et d’hémoglobine. Un coup de hache fendit en deux dans la hauteur un enfant, un tir de fusil à pompe projeta une fillette en arrière, une épée éventra une femme qui beugla jusqu’à ce que sa tête roule au pied d’Ephrael.

Se ressaisissant soudainement, elle se releva d’un bond. En moins d’une seconde, elle sentit plusieurs dizaines d’impacts sur son corps, projectiles et coups ricochant sur son armure. Une douleur cuisante lui traversa la jambe en même temps qu’une balle, la faisant vaciller, puis l’obligeant à poser un genou à terre et à s’appuyer sur son épée tronçonneuse. Une giclée de sang aspergea son casque tandis que de nouvelles artères étaient ouvertes. Le combat se noya dans un brouillard carmin alors que sa tête se mit à tourner et lui sembla exploser. Elle allait mourir. Mourir lors de sa première mission. Tuée par une femme ou un enfant, comme une misérable, comme une chienne. Non. Non, elle ne pouvait mourir ici. Non, elle ne pouvait pas être tuée par des foutus gosses. Elle s’y refusait. Elle était Ephrael Stern, guerrière du culte de Némésis. Fille de la vengeance, elle était née pour tuer, pour tuer et faire souffrir, faire souffrir et détruire, tout détruire. C’était sa philosophie. C’était la philosophie de Némésis.

Quelque chose se brisa alors dans l’esprit d’Ephrael. Dans un cri libérateur, elle se releva et démarra son épée tronçonneuse. Puis, elle frappa aveuglement devant elle, avec toute la force de la colère, de la rage, de la haine, la force démentielle d’une soif de sang inhumaine. Sa lame hurlante sectionna un poignet, tranchant chair et os avec facilité avant d’étriper une femme dans un bruit de chair molle et de finir dans le crâne d’une adolescente qui aspergea la guerrière Némésienne de sa cervelle. Prise par une furie incontrôlable, Stern moissonna membres et têtes par de grands moulinets de sa lame tronçonneuse. Femmes et enfants périrent sous ses coups rageurs. Puis, tout à coup, elle se retrouva à l’extérieur. La fusillade dans le village était devenue générale.

Ephrael tituba, ses sens submergés, ivre de rage, lorsqu’elle aperçut un tireur derrière une fenêtre qui la prit pour cible. Instinctivement, elle se jeta à couvert derrière un tas de caisses. Observant la situation depuis son abri, elle vit plusieurs Thanors, debouts, toujours au centre de la place, leur arme à l’épaule, tirant de courtes rafales contrôlées, comme lors des séances d’entraînements dans les stands de tir. Les balles sifflaient autours d’eux et ricochaient sur leurs armures, mais ils ne bougeaient pas. Certains étaient blessés, d’autres, au sol, avaient déjà trépassé, mais cela ne semblaient pas arrêter la lente et méthodique œuvre de mort des Thanors. Tête, cœur, thorax, leurs tirs étaient faits pour tuer, simplement et proprement. Unis, ils psalmodiaient d’une voix monocorde et dénuée d’émotion une prière à leur dieu :

« Thanatos, accueille-les en ton sein, offre leur mort à la Terre… »

Une expression de mépris se dessina sur le visage de la Némésienne en entendant ces paroles. Soudain, plusieurs coups de feu éclatèrent au dessus d’elle. Elle leva la tête et vit qu’elle se trouvait juste sous une fenêtre, d’où une proie tirait sur ses compagnons. D’une impulsion cérébrale, elle alluma la veilleuse de son lance-flammes, puis se releva d’un bond et tira dans la fenêtre en criant :

« Crève, ordure ! »

Une langue de combustible en feu engloutit le tireur, qui fut carbonisé sur pied puis s’engouffra dans la maison. L’instant d’après, la porte s’ouvrit et des hommes en sortirent en hurlant tandis que le napalm, collant sur eux, continuait à brûler et à consumer leurs chairs. Plusieurs combattants tournèrent leurs armes vers eux, mais Ephrael cria :

« Ne tirez pas ! Laissez-les brûler ! »

Les enfants de la déesse de la vengeance ralentirent leur massacre un instant pour savourer la vision des corps incandescents qui tombaient au sol les uns après les autres dans une terrible agonie. Un sourire sauvage illumina le visage angélique d'Ephrael. Plus loin dans une ruelle, Ephrael se retrouva face à face avec un groupe qui tentait de s’enfuir alors qu’elle entonnait une litanie de haine :

« Ô grande déesse de la vengeance, donne-moi la force de massacrer cette engeance ! »

Un coup d’épée tronçonneuse traversa la cage thoracique du premier par le sternum et ressortit dans le dos tandis que le moteur hurlant secouait de spasmes l’infortuné, projetant du sang dans toutes les directions. Une odeur écœurante d’os brûlés emplit l’air.

« Que je fasse couler sur tes autels le sang de milliers de mortels ! »

Le sang jaillit par le cou du second enfant décapité tandis que sa tête, fermement agrippée par l’autre main de la Némésienne, lui servirait de trophée macabre.

« C’est la haine qui m’ouvre la voie ! La souffrance qui guide mon bras ! »

Une jeune fille partit directement vers l’extérieur de l’enceinte du village, droit sur un Thanor. Celui-ci ne sembla pas réagir. Puis, une femme s’élança en criant des suppliques et des injures pour sauver sa fille, mais Stern stoppa sa course en lui tranchant un genou d’un revers négligent d’épée tronçonneuse, avant de rendre incompréhensible ses paroles en lui brisant la mâchoire d’un coup de talon, sans même y prêter réelle attention. Elle ne prit même pas la peine d’abréger son agonie et reporta son regard sur l’enfant. Le Thanor la prit dans ses bras puis mis une main sur sa bouche. Il resserra lentement son étreinte puis, tout en la berçant, mit doucement fin à la vie de la fillette. Ephrael Stern, la guerrière Némésienne couverte de sang, de viscères et d’autres fluides corporels de ses ennemis massacrés, resta consternée par cette vision. Un instant d’amour mortel dans ce monde destiné à une apocalypse sanglante. Elle leva son bras, où était accroché son lance-flammes, en direction du Thanor et de l’enfant. La veilleuse s’alluma. Elle resta ainsi quelques instants, le bras tendu, hésitante. Elle avait la nausée. Puis elle secoua la tête et tourna les talons vers le village, à la recherche de nouvelles proies.

Ephrael suffoquait presque et fit tomber son casque au sol pour mieux respirer le parfum de la victoire. Elle avait une odeur de mort, de sang, d’os calcinés et de chairs brûlées. Tout autour d’elle, les corps des terriens, morts ou mourant, étaient éparpillés dans les ruines du village. Son regard se posa sur un enfant aux yeux bleus, limpides, allongé dans la poussière, son sang mélangé à la boue. Avec une agilité surprenante malgré sa fatigue, ses blessures et sa lourde armure, elle se mit à califourchon au-dessus du garçon, les jambes entourant la poitrine du mourant. Son dos s’incurva lentement jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres des yeux exorbités de sa victime. Plongeant un instant son regard intense dans ses yeux immobiles, elle se pencha encore et frotta sa joue contre celle de l’enfant. Elle passa ses lèvres d’un rouge profond contre son oreille et laissa ses longs cheveux blancs lui recouvrir le visage. Dans un doux murmure, sa victime l’entendit lui dire :

« Il paraît que le cerveau continue à fonctionner encore quelques minutes après l’arrêt du cœur. Mais je vois l’étincelle de vie mourir au fond de tes yeux. »

Son sourire se fit plus grand tandis qu’elle émit un ronronnement de satisfaction.

« Sache ceci avant de mourir : les membres de ta race ne tarderont pas à te rejoindre. Nous vous tuerons, tous. Puis quand nous vous aurons exterminés, nous détruirons la Terre. Nous la pulvériserons, comme elle a pulvérisé Sélène. Et alors, notre vengeance sera accomplie. En attendant, ton corps servira à mon plaisir, et tes yeux me feront de jolis trophées. »

Tandis que le jeune garçon rendait son dernier soupir, Ephrael releva la tête et sentit la chaleur des rayons du soleil baigner son visage.

Une bien belle journée, en effet.

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