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Le fléau des traîtres

Dans l’immensité de l’espace, dérivaient quelques points. Des vaisseaux de colonisation humains, éparpillés comme une poignée de diamants sur le velours sombre de la galaxie. De vastes structures de métal remplies de résidus de vie. Si gigantesques qu’ils étaient, ce n’étaient que des poussières dans l’étendue colossale des domaines du Vide qu’ils traversaient.

Des vaisseaux de colonisation, derniers vestiges d’une civilisation sur la route de la mort. Tous avançaient lentement, calmes et sereins. Mais l’un d’eux, le Vvardenfell, se démarqua un instant du lot. Un éclair de lumière brilla quelques secondes sur l’arrière de sa coque. Une étincelle à l’échelle de ce mastodonte. Puis tout sembla redevenir normal. Et pourtant…

La charpente du vaisseau trembla. Les coursives alentours se transformèrent instantanément en fournaise, traversées par une vague de chaleur infernale, lorsque le réacteur annexe B7 entra en fusion, puis explosa dans un rugissement, transformant une centaine de mètres carrés de la surface du vaisseau en débris métalliques qui furent projetés dans l’espace et rendus à Null. Une centaine de personnes moururent le temps d’un battement de cœur. Techniciens, civils et administrateurs d’Hydra furent réduis en cendre par la déflagration. Aucun n’eut le temps de comprendre ce qui se passait. Tant de morts… Mais cela n’avait pas d’importance : il restait tellement de monde dans le vaisseau…

Alve Docent baissa la tête derrière le parapet lorsque les balles ricochèrent autour de lui. Il était l'Administrateur d’Hydra responsable de cette partie du vaisseau. Mais, pour le moment, son grade respectable ne lui servait pas à grand-chose. En effet, les adorateurs de Bazaar avaient pris d’assaut le terminal de commandement 752 et s’y étaient réfugiés. Cette bande d’anarchistes venait de faire exploser délibérément le réacteur B7, tuant beaucoup de monde, mais surtout perturbant les cycles de travail du personnel. Heureusement, la perte de ce réacteur n’avait que peu d’influence sur la vitesse de croisière du vaisseau et il ne serait pas distancé par le reste de la flotte.

Mais, comme s’ils n’étaient pas satisfaits de leur grabuge, les adorateurs de Bazaar exigeaient maintenant toute une liste exubérante de droits et de libertés. Sinon, ils menaçaient de détruire le vaisseau. Alve Docent savait qu’ils pouvaient mettre leurs menaces à exécution. Le terminal 752 commandait en effet un autre réacteur annexe, ainsi qu’une partie du système des portes d’étanchéité. Pas beaucoup, mais Docent savait que l’explosion d’un second réacteur et l’ouverture de certaines portes provoqueraient une dépressurisation catastrophique qui fendrait sûrement en partie, voire en deux, le Vvardenfell. En tous cas, une telle dépressurisation avait déjà causé la perte du Schicksal quelques siècles auparavant.

Docent maudit tout bas ce Bazaar. Une autre chose le perturbait plus que tout : Enetri Allerum, son meilleur apprenti, se trouvait par manque de chance dans le terminal quand les adeptes du chaos s’en étaient emparé. Enetri était certes jeune, et un peu contestataire parfois, mais tellement doué. Alve Docent imaginait le pauvre jeune homme, seul et perdu au milieu de tous ces rebelles décadents et extravertis. L’Administrateur avait souvent prévenu son apprenti des méfaits de Bazaar sur le travail, et Enetri devait maintenant être apeuré, entouré d’agitateurs.

Pourvu qu’ils ne lui aient rien fait.

Alve Docent aurait tellement voulu être auprès de l’ardent apprenti pour le réconforter…

Les insurgés avaient exécuté plusieurs scribes et bureaucrates dont les corps gisaient à l’extérieur du terminal, ou accrochés comme funèbres avertissements à ceux qui voudraient s’approcher. Mais ce cauchemar n’allait plus tarder à prendre fin. En effet, il avait appris les exigences des rebelles, et le novice Lokka Tuvull en avait pris note. Il s’apprêtait à l’envoyer remettre cette liste au Grand Prêtre d’Hydra du Vvardenfell. Hydra devait se plier sous le spectre de la destruction, il n’y avait pas d’autre alternative sinon, tous mourraient.

C’est alors qu’il arriva.

L’Administrateur Alve Docent se retourna en entendant le bruit sourd de lourdes bottes d’acier. Un groupe de guerriers arrivait dans sa direction. Tous étaient revêtus d’armures disparates et portaient des armes hétéroclites : un fusil à lunette, un fusil à pompe et un lance-flammes. Un autre avait un médipack et des outils de mécano. Bien que tous équipés différemment, les soldats avaient en commun une allure redoutable et intimidante, ainsi qu’une détermination clairement lisible dans leurs yeux.

L’un d’entre eux se fraya un passage entre les autres, qui s’écartèrent avec déférence. Alve Docent découvrit un individu de grande taille, entièrement revêtu d’une armure d’un noir de jais, la couleur de la mort, de l’oubli et du vide, ornée de runes mystiques, d’arabesques, de gravures représentant des démons et des anges entremêlés dans une lutte sauvage, finement ciselées, comme une véritable œuvre d’art. Une toge recouvrait en partie cette cuirasse : des vœux de dévotions et de justice étaient inscrits, brodés directement sur la robe de bure ou sur la surface de l’armure, comme pour protéger son porteur et repousser le mal. Mais, la partie la plus troublante, c’était son casque : un grand heaume sculpté en forme de crâne grimaçant, souriant de toutes ses dents, aux grands yeux rouges. L’ensemble était recouvert d’une capuche qui accentuer encore la noirceur de ce faciès morbide. La surface du masque était couleur d’os et une lourde chaîne terminée par un médaillon pendait autour de son cou. Sur ce médaillon, une seule rune était gravée. Néanmoins, Alve Docent n’avait pas besoin de lire cette rune pour savoir qui se trouvait en face de lui, la simple apparence de l’armure lui suffisait.

« Sans Visage Torquemada, quelle surprise de vous voir ! J’ignorais votre présence sur notre vaisseau, mais c’est un honneur de vous… »
« Epargnez-moi vos civilités d’usage. » L’interrompit le Sans Visage. « Je n’ai pas de temps à perdre avec ces banalités. Les coursives de ce secteur sont plongées dans l’anarchie, et l’hérésie se répand dans leurs pénombres. Partout où se cachent de ténébreuses libertés, j’amènerai les chaînes lumineuses de la loi, et avec elle je détruirai les ombres. »
« Votre présence est une bénédiction des dieux, même elle est superflue maintenant que… »
« C’est à moi d’en juger. » Le coupa Torquemada.
« Nous allons arranger la situation. Des adorateurs de Bazaar se sont regroupés dans ce terminal de commandement. Nous discutions et méditions sur les concessions que nous… »
« Concessions ? » Siffla le Sans Visage.
« Hum, enfin, si l’on veut. Disons qu’ils menacent de faire sauter un autre réacteur, et de créer une dépressurisation, si leurs exigences ne sont pas remplies rapidement. »
« Je sais déjà cela. »
« Ah ? Et bien, vous saurez peut-être qu’ils désirent une augmentation des rations, le droit à… »
« Je me moque de ce qu’ils veulent. »
« Mais, Sans Visage, ils ont déjà saboté un réacteur secondaire du vaisseau ! L’explosion a tué une centaine de personne et endommagé le Vvardenfell ! Tout refus de notre part pourra provoquer une réaction hostile et ils pourraient mettre à exécution leurs menaces ! »
« Bénis sont ceux qui meurent en martyr pour les dieux. »

Bien qu’Alve Docent se soit légèrement laissé emporter par son exaspération et ait inconsidérément hausser le ton pour faire comprendre les enjeux de cette négociation au Sans Visage, la voix de Torquemada n’avait pas monté d’un octave.

« Vous désirez négocier avec eux, Administrateur ? »

Torquemada avait égrainé ses mots un à un, comme pour mieux en faire comprendre le poids à Docent. Celui-ci garda le silence, puis hésita avant de dire :

« Vous avez une meilleure solution ? »
« Bien entendu. Ils vont être convoqués à leur procès, jugés puis condamnés. »

Le Sans Visage se saisit d’un lourd grimoire cerclé de métal qui pendait par une chaîne à sa ceinture, l’ouvrit et commença à réciter le rituel de convocation :

« Moi, Sans Visage Torquemada, par les pouvoirs qui m’ont été conférés au nom des dieux, vous convoque, vous, suspects et présumés coupables, à paraître devant moi. L’autorité que je représente vous accuse des infractions, délits et crimes suivants :
- insulte aggravante
- entrave au bon fonctionnement avec circonstance aggravante
- dégradation de matériel
- homicide volontaire avec préméditation
- rébellion
- complicité et association de criminels
- hérésie

Le procès se déroulera ici même, immédiatement, et ceci pour circonstances exceptionnelles, comme le prévoit l’amendement R.52-1, afin que vous y soyez jugés et condamnés dans les plus brefs délais. Toute défense est superflue, personne ne pouvant plaider non coupable devant moi en de telles circonstances, ceci entraînerait de toutes façons la perte de mon temps comme chef d’accusation supplémentaire. Néanmoins, dans mon incomparable bonté, moi, Sans Visage Torquemada, je vous autorise à implorez la clémence divine afin d’obtenir une mort rapide. Etant données les charges pesant contre vous, vous êtes susceptibles d’être déclarés Hereticus Extremi Diaboluset subirez donc l’extermination puis la nullifaction. Au nom des dieux, faites face à votre jugement ! Qu’ils aient pitié de vous, car moi je n’en aurai point ! »

En même temps qu’il dictait ces mots, un petit appareil de bronze et d’acier relatait ses paroles sur un parchemin. Quand la machine s’arrêta, il déchira le parchemin et le roula avant de l’enfiler dans un cylindre de métal, qu’il scella d’un point de soudure avant d’y apposer trois runes grâce à un stylet : celle de Null, des Sans Visages, puis sa signature. Il releva la tête puis désigna le novice Lokka Tuvull :

« Toi. Au nom de l’éternel Dieu du Vide, je t’ordonne de prendre cette convocation et de la remettre aux hérétiques. »

Le visage du novice pâlit en entendant les ordres du Sans Visage, et tout ce qu’ils sous-entendaient. L’Administrateur Docent ne pouvait se résoudre à envoyer un aussi bon élément à la mort.

« Sans Visage, Lokka est l’un de mes hommes les plus prometteurs. Je ne vois pas pourquoi il devrait accomplir une tâche qui ne le concerne pas. »

Torquemada tourna lentement son masque vers Alve Docent, puis l’inclina légèrement sur le coté, comme si l’autre ne parlait pas la même langue que lui.

«Administrateur, oseriez-vous remettre en question une de mes décisions ? »

Un silence lourd se fit, seulement troublé par le cliquetis des crans de sécurité que relevaient les hommes de main du Sans Visage, tandis qu’ils préparaient leurs armes.

« Non, bien entendu, mais je ne… » Commença à s’expliquer Docent.
« En d’exceptionnelles circonstances, un Sans Visage peut réquisitionner tout homme et toute ressource qu’il juge nécessaire afin que soit appliqué la lettre sacrée de la loi. Amendement R.56-2. Vous opposeriez-vous à la volonté des dieux, Administrateur ? »

Bien qu’il n’ait pas monté le ton de sa voix, le dernier mot avait été prononcé d’une manière qui suintait le mépris. Alve abandonna devant la froide détermination de l’adepte de Null. Torquemada reporta son regard sur Lokka Tuvull avant de lui tendre le cylindre. Le novice, blanc comme un linge, s’en saisit du bout des doigts, son bras secoué de tremblements. Sa respiration était erratique. Il fit quelques pas en direction du poste de commandement avant de s’immobiliser. Il se retourna et tomba à genou en explosant en sanglot :

« Pitié ! Pitié, Monseigneur ! Je vous en implore… »

Ses suppliques inarticulées se perdaient dans ses pleurs et ses hoquets de peur. Le silence était à son comble. Alors, le Sans Visage Torquemada se saisit du marteau qui pendait dans son dos. Il le brandit au dessus du novice, et tous attendirent qu’il l’abatte dans son jugement implacable.

« Voyez-vous ce marteau que je brandis ? Ce n’est pas simplement une arme, c’est le symbole de notre justice qui châtie les ennemis de notre sainte cause partout où ils se terrent, tout comme moi. Comme moi il est resté droit et pur après avoir envoyé plusieurs dizaines d’hérétiques dans le vide de l’oubli. Comme moi, il ne pliera pas devant les sacrifices à faire afin que la loi soit rétablie. Comme moi, il a été investi de la lourde charge d’écraser ceux qui s’opposent à notre cause. C’est en vertu de cette autorité que je vous ordonne, à vous novice, de m’obéir sans poser la moindre question. Avancez, ou, en ce jour, ce ne sera pas par le sang des hérétiques que ce marteau sera souillé. »

Lokka Tuvull se redressa lentement et commença à tituber en direction du terminal. Il leva les mains en l’air en signe de passivité, espérant que les rebelles ne lui tireraient pas dessus. Au début, rien ne se passa. Mais, après quelques instants, des tirs commencèrent à ricocher autour de lui, puis une balle blessa le novice tremblant à la jambe, et il s’écroula en criant. Les adeptes de Bazaar vinrent plus nombreux aux fenêtres pour lui tirer toutes sortes de projectiles dessus. Quelques hurlements plus tard, Lokka Tuvull était mort, son corps criblé de dizaines de balles. Le cylindre contenant la convocation au procès avait roulé au sol et n’atteindrait jamais sa destination. L’excitation était à son comble chez les anarchistes. L'Administrateur Alve Docent détourna le regard du cadavre.

« Aucun homme, mort pour les dieux, n’est mort en vain. » Décréta Torquemada. « Rajout du délit suivant à la liste des insurgés : refus de se présenter à son procès. Nous devrons donc intervenir afin de les soumettre. J’appelle un détachement de Thanors en soutien. »

Alve Docent observait les guerriers près de lui : il s’agissait d’agents de Null, des combattants issus de divers vaisseaux, de divers cultes, mais tous avaient choisi de servir la loi. Ils avaient rejoint l’Ordre de Null, non pas comme adeptes, mais comme simples agents aidant à faire respecter le Code Noir. Ils avaient été affectés à un Sans Visage pour que leurs compétences et leurs talents l’aident dans sa sainte mission. On faisait référence à ces hommes de main comme étant la suite d’un Sans Visage : il s’agissait toujours d’un grand honneur.

L'Administrateur reporta son regard sur leur meneur, le Sans Visage Torquemada. Comme tous les Sans Visages, il était auréolé de mystère : lorsqu’il avait été accepté dans les rangs de Null, toute information le concernant avait été effacée des bases de donnés et son prénom lui avait été retiré. Toute personne surprise à révéler des informations concernant un Sans Visage était passible de jugement car c’était un crime sévèrement puni par les magistrats du Dieu de l’Oubli. Depuis ce jour, comme tous les autres, Torquemada devait porter un masque, et il lui était défendu de montrer sa figure. C’était de là que venait leur titre : Sans Visage, car la loi n’a pas de visage. Les Sans Visages étaient très peu nombreux, une simple poignée, selon certaines rumeurs. Tous étaient enveloppés de secret, mais néanmoins on savait qu’ils étaient juges, procureurs et bourreaux, autorisés à rendre la justice où qu’ils se trouvent, et leurs paroles faisaient force de loi. Les Sans Visages étaient aussi intraitables et impitoyables que leur dieu, Null, la sombre entité représentant le vide spatial, l’insondable et l’oubli éternel qui guettait ceux qui osaient enfreindre les lois d’Hydra.

Un pas cadencé tira Alve Docent de ses pensés et il vit alors arriver une dizaine de soldats : la garde personnelle du Grand Prêtre de Thanatos du Vvardenfell. Vêtus de lourdes armures, armés de fusils mitrailleurs, ils incarnaient le bras du Grand Prêtre et, par extension, la volonté de Thanatos lui-même.

L'Ordre de Null n’était composé que d’une poignée de Sans Visage et de leurs suites. Il n’avait pas de nombreux soldats et, face à une rébellion de grande ampleur, comme dans le cas présent, les Sans Visages faisaient appel à d’autres organisations afin de les appuyer. Maintenant que les Thanors étaient arrivés, nul doute qu’ils lanceraient une attaque pour arrêter les insurgés et mettre fin à ce bazaar. Or, une chose affligeait l'Administrateur, il décida d’en parler au Sans Visage :

« Torquemada, vous comptez lancer l’assaut sur le terminal ? »
« Bien entendu. Ceux qui refusent de se soumettre aux dieux ne méritent que la damnation »
« Il se trouve que j’ai un de mes hommes retenu en otage dans le terminal. Il s’agit de l’apprenti Enetri Allerum, un proche collaborateur. Si vous pouviez le délivrer, je vous en serai reconnaissant. »

« Bien » fût la seule réponse du Sans Visage qui s’éloignait déjà en direction des Thanors.

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